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"L'affaire" Pie XII
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Ecrit par Alix Ducret   
21-12-2009
Portrait de Pie XII (1876-1958).
Portrait de Pie XII (1876-1958).
La mise au rang de vénérable de Pie XII par Benoît XVI et donc la mise sur la voix de sa béatification relance évidemment la polémique : celle de "l'affaire" Pie XII… Une affaire qui n'en est une que pour ceux qui ne veulent pas se donner la peine de connaître la vérité historique ; une affaire qui n'en est une par la volonté de quelques uns, heureux d'alimenter, d'entretenir le mensonge sur ce pape. L'article qui suit -et qui est déjà paru dans Mythes et polémiques de l'histoire, tome I, éditions Studyrama, 2008- a pour objet de rappeler les faits, rien que les faits, seuls moyen, sur un sujet aussi sensible, de conserver l'exactitude historique.
Il aura suffit d’une pièce de théâtre, reprise dans sa substance au cinéma, d’un mauvais livre –dont l’approximation historique et le manque de recherche a été, depuis, amplement dénoncé- pour que le monde entier se convainc de la culpabilité de Pie XII. Pie XII coupable d’avoir fermé les yeux sur l’holocauste, de s’être tu face aux dangers puis aux horreurs nazies ; coupable d’avoir eu peur pour les catholiques et pour l’Eglise, au mieux ; d’avoir sous-estimé « le péril brun », au pire, de l’avoir secrètement soutenu.
Des arguments qui n’en sont pas et qui participent au mythe dont Pie XII fait l’objet. Un mythe qui, pourtant, ne tient guère après étude des documents, déclarations, témoignages connus de tous mais ignorés de beaucoup.
Pie XII, alors monseigneur Pacelli, de retour de Berlin.
Pie XII, alors monseigneur Pacelli, de retour de Berlin.
L’histoire du mythe de Pie XII et du nazisme commence bien avant la guerre, alors qu’il n’était que Monseigneur Pacelli. En 1917, monseigneur est nommé au poste de nonce apostolique en Allemagne, un poste qu’il occupera près de douze ans et qui lui permettra d’acquérir une connaissance profonde du peuple allemand, une vision clair de la situation du pays et du danger réel du national-socialisme. Un national-socialisme dont il vivra l’ascendance en direct et qu’il dénoncera au temps même de sa nonciature. 44 discours, pas moins : voilà pour le « silence » de Monseigneur Pacelli. 44 discours au cours desquels il mettra en garde, condamnera clairement l’idéologie national-socialiste. Une condamnation martelée même –de 1920 à 1935- à Lisieux, Paris, Budapest où Monseigneur Pacelli sera délégué du Vatican. On voit, on sent presque l’urgence dans cette multitude de déclarations. Car Pacelli a lu Mein Kampf –contrairement à beaucoup. Il en a vu les dangers, le chemin marqué de sang, déclarant alors :
"-Ou bien je me trompe vraiment ou bien tout cela ne se terminera pas bien. Cet être-là est entièrement possédé de lui-même ; tout ce qui ne lui est d’aucun service, il le rejette ; tout ce qu’il dit et écrit porte l’empreinte de son égoïsme ; c’est un homme à enjamber les cadavres et à fouler aux pieds ce qui est en travers de son chemin.
Plus tard, il ajoutera : «  Cet homme –Hitler- marchera sur des cadavres pour arriver où il veut ».
Et Monseigneur Pacelli n’aurait pas perçu le danger ? Il l’aurait sous-estimé ? Une thèse aussi peu crédible que le silence du pape. Car on ne voit pas bien pourquoi Pie XII aurait changé d’idée par rapport à Monseigneur Pacelli…
Mais l’histoire de l’archevêque italien et de l’Allemagne hitlérienne ne s’arrête pas au rôle de nonce apostolique du premier. Car c’est bien lui qui a négocié, le 20 juillet 1933, les fameux concordats avec l’Allemagne et l’Autriche. Une tâche tout naturellement confiée à ce proche de Pie XI qui, déjà en 1914, avait eu la responsabilité de négocier celui de la Serbie. Outre le fait qu’un concordat n’est pas un blanc-seing, encore moins un acte de reconnaissance d’un régime, si les négociations aboutissent bien en 1933, elles sont le fruit de mois, parfois d’années de discussions. Des discussions entamées alors que Pacelli était nonce en Allemagne, des discussions qu’il sera donc le plus à même de finaliser en signant ce concordat. Et si effectivement c’est avec le régime hitlérien que Pacelli signe, c’est, jusqu’à plus ample informé, cette même année, en janvier seulement, que le Fürher accède au poste de chancelier du Reich. C’est cette même année également que, si l’Eglise lève son interdiction d’adhésion au NSDAP, elle renouvelle ses mises en garde ; cette année (juillet) encore que les syndicats chrétiens sont dissous. L’espoir du concordat était mince, certes, mais Monseigneur Pacelli –et le pape Pie XI avec lui- espérait qu’Hitler « ne pourrait pas violer tous les articles à la fois ». Peut-être est-ce là que ce situe la seule erreur de Pacelli qui espérer protéger, préserver un tant soit peu les catholiques allemands.
Et quoi de plus légitime lorsque l’on sait ce qu’ils avaient à subir, ce qu’il subiront avec encore plus de violence après l’avènement d’Hitler. Arrestations, assassinats, internements en camp de concentration (édifiés en 1934) : tel sera le lot des catholiques et des protestants trop gênants. Un véritable acharnement qui s’accompagne d’une offensive de type administratif –tracasseries diverses, interdiction de réunion, de publication, dissolution ou absorption de mouvements chrétiens par des organes de l’Etat. Sans compter les attaques physiques, les manifestations anti-chrétiennes, blasphématoires envers le Christ et la Vierge –des juifs ! De fait, christianisme et national-socialisme sont incompatibles. L’Eglise le sait, Hitler également qui tentera, en vain, une nazification de l’Eglise allemande, concluant finalement qu’on « est soit chrétien, soit allemand [mais qu’] on ne peut être les deux à la fois ».
Conclusion : il faut éliminer les catholiques, mettre leur presse sous contrôle, arrêter les dirigeants, les ecclésiastiques. La Gestapo s’en chargera, prenant bien soin, dans les premiers mois, de « ne pas en faire des martyrs » mais « de les dénoncer comme de vulgaires criminels », selon les ordres du Führer. En avril 1935, un tribunal condamne le curé de Rostock à un an et demi de prison pour avoir violer l’article I de la loi défendant le national-socialisme ; à Kiel, un  prêtre est arrêté pour avoir critiqué les Jeunesses hitlériennes dans un sermon ; un autre, à Munich, pour avoir injurié Gœring et Goebbels ; un autre encore pour avoir refusé de se soumettre aux ordres du parti. La lise est interminable… En août 1935, la Gestapo, espérant décapiter la résistance catholique, arrête Monseigneur von Galen, son fer de lance. Une arrestation qui va pourtant galvaniser les évêques allemands qui publient une lettre pastorale, concoctée à Fulda, en réponse à l’idolâtrie étatique qui se met en place :
« Catholiques, écrivent-ils, restez fermes. Restez fermes dans votre foi tandis qu’on travaille à la déconfessionnalisation de la vie publique, c’est-à-dire à sa déchristianisation. Restez fermes dans la foi. On ne peut pas être chrétien dans la maison et païen dans la rue. On ne peut pas, comme homme privé, s’unir au Christ et, comme fonctionnaire de l’État, combattre le Christ. »
Le risque était donc grand de voir les conditions des chrétiens allemands se dégrader. Et elle va effectivement se dégrader… Rien, pourtant, ne semble devoir arrêter l’Eglise et le jour des Rameaux de l’année 1937, dans pas moins de 15 000 églises, les évêques, les prêtres lisent Mit brennender sorge (Avec un souci brûlant). Une lettre qui condamne, sans appel, les doctrines païennes du national-socialisme, son idolâtrie de l’Etat, de la race…
« Quiconque prend la race ou le peuple ou l’Etat ou la forme de l’Etat ou les dépositaires du pouvoir […] et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu ».
Plus loin, Mit brennender sorge rappelle les racines judaïques du christianisme, précisant que « les livres sacrés de l’Ancien testament sont entièrement Parole de Dieu ».
Une lettre coup de poing donc ; une lettre qui porte la « griffe » de Pacelli.
La réponse des autorités allemandes ne se fera guère attendre : des centaines de prêtres, de religieux, de religieuses vont être arrêtés, condamnés pour de faux motifs, créant une réaction dans toute l’Europe. Les évêques, un peu partout, prennent le relais du pape qui, en mai 1938, lors de la visite d’Hitler à Rome, quitta ostensiblement la cité sainte arguant que ces autres croix –gammées- déshonoraient celle du Christ. Après la Nuit de cristal (novembre 1938), cardinaux et évêques multiplieront les déclarations protestataires, condamnant ces crimes commis « au nom des droits de la race » (Mgr Verdier).
Mais Pie XI n’est pas Pie XII, qui monte sur le trône de Pierre en mars 1939. Pourtant, il est clair que Monseigneur Pacelli, grand connaisseur de l’Allemagne, a ardemment travaillé à cette « contre-attaque » du Saint-Siège. Une position qui avait déjà frappé le Berliner Morgenpost –organe du parti nazi- qui, à l’annonce de l’élection de Pie XII le désignera comme un ennemi de l’Allemagne. Une évidence également pour l’Internationale communiste qui écrit « qu’en appelant à la succession de celui qui avait fait preuve d'une résistance énergique contre les conceptions totalitaires fascistes qui tendent à éliminer l'Église catholique, le collaborateur le plus proche de Pie XI, les cardinaux avaient fait un geste éloquent, choisissant comme chef de l'Église un représentant du mouvement catholique de résistance » (Anita Bourdin, correspondante Zenit). Opinion que semble partagé le Palestine Post qui, en mars 1939, écrit :
« Nous nous souvenons du rôle qu’il a joué (Pacelli) dans les récentes déclarations papales contre les pernicieuses théories racistes et certains aspects des totalitarismes… »
Et Pie XII va être, comme le désigne si bien le Berliner Morgenpost, un « ennemi » d’autant plus acharné qu’il apprend les horreurs dont sont victimes ses fils et ses filles à travers toute l’Europe. Car l’Allemagne s’est agrandie, le Reich a conquis. Et la Pologne fait ici figure de martyre. Une Pologne qui, en plus d’être envahie, va devenir un réservoir de main d’œuvre ; une Pologne où l’Eglise, qui joue le rôle de ferment, de ciment, doit être abattue. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans le diocèse de Chelmno, avant que ne finisse l’année 1939, 380 prêtres seront arrêtés ou tués ; au Warthegau, sur les 1800 prêtres séculiers exerçant avant septembre 1939, ils n’en restera que 63 le mois suivant ; dans l’archidiocèse de Poznan, des 800 prêtres séculiers ou réguliers, 34 seront épargnés ; à Wloclawek, 224 des 432 prêtres vont mourir dans les camps de concentration ou les prisons ; à Varsovie, ils seront 300 à être arrêtés, déportés ou fusillés…
Des attaques contre les prêtres, les religieux et les religieuses qui ne seront pas seules à être dénoncées par Pie XII. Mit brennender sorge n’a pas suffi : le pape renouvelle donc ses accusations dans le message radio qu’il lance à Noël 1942. Un message dans lequel il évoque « les centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont  été vouées à la mort ou à une extermination progressive ». On ne saurait être plus clair ! Et inutile d’utiliser le terme « juif », tout le monde a saisi. Comme tout le monde avait saisi lorsqu’en décembre 1940, le pape dénonçait « l’Ordre nouveau qui prétend imposer sa loi à toute une société ». Tout le monde a compris, notamment le New York Times qui voit dans ce discours « des paroles claires pour défendre les juifs ».
Tout le monde a compris… à l’époque. Parce que maintenant c’est justement ce que l’on reproche à Pie XII : de ne pas avoir employé le mot de « juif ». Et si le pape s’était méfié ? S’il avait voulu être le plus prudent possible, sachant pertinemment que « toute parole de notre part, toute allusion publique devaient être sérieusement pesées et mesurées, dans l’intérêt de ceux qui souffrent, pour ne pas rendre leur situation encore plus grave et insupportable » déclaration faite devant les cardinaux en juin 1943. De fait, le pape a de bonnes raisons de se méfier : le 26 juillet 1942, un texte de protestation contre les déportations des juifs avait été publiquement lu dans les églises hollandaises. La réponse du Reich avait été immédiate : tous les catholiques d’origine juive du pays avaient été arrêtés. Parmi eux, Edith Stein, en religion sœur Bénédicte de la Croix, qui mourra à Auschwitz. Le message était clair, on ne peut plus clair. D’où une certaine prudence, désormais de mise dans les milieux ecclésiastiques. Une prudence que confirme, si cela était nécessaire le bien fondé de cette politique. Une prudence cependant qui n’est pas silence, la voix de Pie XII étant, selon l’éditorial du New York Times en date du 25 décembre 1941, « une voix solitaire dans le silence et les ténèbres qui engloutissent l’Europe en ce Noël 1941 ». Et de fait, les chefs d’Etat seront bien muets pour dénoncer les crimes du nazisme. Pourtant, personne ne semble leur en faire grief…
Protestations virulentes, écrits contre les crimes du Reich : cela était-il suffisant ? C’était déjà beaucoup. Mais Pie XII ne s’en contentera pas. Ce n’est évidemment pas un hasard si, parmi les villes occupées, Rome figure en tête de celles qui hébergeront les plus de juifs. De fait, le pape, évêque de la cité sainte, va ordonner l’ouverture des couvents aux réfugiés ; le Vatican lui-même en accueillera. Sur les 5715 juifs de Rome prêts à être déporté, 4715 trouveront refuge dans les institutions catholiques ; 5000 le seront en Hongrie, grâce à l’action du nonce apostolique Angelo Rotta, d’autres en Bulgarie, en France. Les prêtres, les évêques suivent la voie du pape. Et selon Pinchas Lapide, consul à Milan et lui-même de confession juive, « l’Eglise catholique fut l’instrument qui sauva au moins 700 000 mais plus probablement jusqu’à 860 000 juifs d’une mort certaine ». En les défendant, en les accueillant, en les nourrissant aussi grâce aux bons soins de sœur Pascalina Lehnert, gouvernante du Souverain pontife et qui, sur son injonction fera livrer de la farine aux couvent soudain en « surcharge » d’âmes.
De fait, il est frappant de constater que les plus ardents défenseurs de Pie XII sont des juifs. Pinchas Lapide, déjà cité, le rabbin David Dalin qui effectuera de longues recherches sur le sujet ; Eugenio Zolli, le grand rabbin de Rome qui, après la guerre se convertira, prenant le nom –Eugenio- du saint Père ; Golda Meir, enfin, qui, à la mort du pape déclarera :
« Nous pleurons un grand serviteur de la paix. Pendant les dix ans de la terreur nazie, quand notre peuple a souffert un martyre effroyable, la voix du pape s’est élevée pour condamner les bourreaux et exprimer sa compassion envers les victimes ».
Silence, indifférence, inaction, approbation même : tout ce dont on accuse Pie XII ne tient pas au regard de l’histoire. Il apparaît même, sans le moindre doute, que le pape a été le plus actif, le plus bruyant, le plus attentif et le plus préoccupé par le danger nazi et le martyre juif. Un pape qui ne signera pas, contrairement aux nations européennes, le traité de Munich ; un pape qui a été « la voix » unique, quand les nations occidentales libres se taisaient. A croire que le procès qu’on lui fait est celui d’un autre, des autres ; à croire qu’il faut que quelqu’un paie pour le silence des nations…
Dernière mise à jour : ( 21-12-2009 )

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