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Othon Ier le Grand : le rêve européen
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Ecrit par Alix Ducret   
16-10-2006
Blason du Saint Empire romain germanique (l'aigle bicéphale n'apparaît que'au XIVe siècle).
Blason du Saint Empire romain germanique (l'aigle bicéphale n'apparaît que'au XIVe siècle).
Le rêve européen ne date certes pas du XXe siècle. Son histoire non plus, comme l’a fort justement rappelé le président Giscard d’Estaing dans sa présentation d’une constitution européenne. Mais c’est rêve qui apparaît comme essentiellement germanique.
Héritier de Charlemagne et de ses ambitions mais également bras armé de l’Occident chrétien -ou se présentant comme tel-, Othon Ier le Grand puis à sa suite Frédéric Barberousse, Frédéric II de Hohenstaufen : tous ont tenté, avec plus ou moins de succès, de reconstituer l’idéal du souverain européen en recréant, sous leur sceptre, une unité perdue depuis la mort du grand empereur ; tous ont été, et peut-être Othon Ier plus que les autres, les " fils spirituels " de l'Empereur.
Difficile de comprendre l’émergence de la dynastie ottonienne et du Saint Empire romain germanique sans remonter à l’effondrement du précédent empire -l’empire carolingien-, sans reprendre la succession de Charlemagne. D’ailleurs, de Charlemagne à Othon Ier, n’y a-t-il vraiment eu aucune volonté de rétablir cette puissance, cet empire ?
Le très convoité royaume de Lotharingie
En 843, le traité de Verdun annonçait la fin officielle de l’empire carolingien et, pour nombre d’historiens, la naissance de deux peuples, de deux pays : la France et l’Allemagne. Une « date de naissance » qui demeure cependant sujette à caution : c’est oublier en effet que l’empire a été partagé en trois États, Lothaire, frère aîné de Louis le Germanique et de Charles le Chauve, acquerrant la fameuse Lotharingie, objet de toutes les convoitises. Cet État-tampon qui s’étend au nord des Alpes (Bourgogne, Provence, Trêves) et au sud (royaume d’Italie) comprend notamment des villes symboles telles qu’Aix-la-Chapelle et Rome. Un royaume de Lotharingie qui va également de pair avec la couronne impériale, qui ne devait pas sortir de la branche aînée. Lothaire Ier, Lothaire II puis Louis II, son fils, la porteront -avec plus ou moins de bonheur- mais déjà Louis II n’avait guère plus que le titre d’empereur. Louis le Germanique et Charles le Chauve avaient littéralement démembré et s’était partagé la partie lotharingienne située au nord des Alpes (870), ne laissant à Lothaire II puis à son fils que le royaume italien.
Charles II le Chauve, roi de France et empereur d'Occident (823-877).
Charles II le Chauve, roi de France et empereur d'Occident (823-877).
Un rêve et une unité brisés
La mort de Louis II devait entraîner un regain de convoitise de la part de Charles de Chauve qui, après avoir écarté l’héritier italien, Carloman, s’emparait tout bonnement du royaume… et de la couronne impériale. On peut d’ailleurs considérer que Charles le Chauve est le premier à être véritablement animé par le désir de reconstituer l’empire ancestral. Ne se fera-t-il pas sacrer à Rome le jour de Noël 875, date symbole entre toutes et que reprendront nombre de souverains en quête de légitimité ? Sans nul doute, Charles le Chauve peut être considérer, à ce titre, comme le véritable héritier de Charlemagne.
Sa tentative de restauration d’un empire franc -terme qui paraît être le plus exact lorsque l’on évoque l’empire de Charlemagne- allait échouer cependant : en 877, soit deux ans à peine après son couronnement, Charles le Chauve mourait, laissant son empire aux mains du faible Louis II le Bègue -qui mourra à son tour en 879- et aux trois fils de celui-ci, Louis III, Carloman et Charles III le Simple.
En fait, dès 880, l’unité du royaume de Charles le Chauve est rompue et ses héritiers se voient même contraint de céder à leurs cousins de Germanie les acquisitions lotharingiennes du petit-fils de Charlemagne. Plus même, en 881, Charles III le Gros, dernier fils de Louis le Germanique, se fait couronner empereur à Rome. Ce n’est rien d’autre qu’un titre mais le rêve impérial semble avoir définitivement quitté les régions occidentales pour ne plus réapparaître que dans les rêves des souverains germaniques…
Arnulf, empereur sans couronne ?
Pourtant, on ne saurait parler de spécificité germanique. Car si Charles III le Gros s’est fait sacré empereur et a intégré à son royaume toute la Francie occidentale (comprenez le royaume franc) durant la minorité de Charles III le Simple, c’est avant tout à la demande des grands du royaume de son parent, effrayés par une minorité. Il n’y a là aucune volonté propre de Charles le Gros de reconstituer un empire carolingien. D’ailleurs, il sera déposé en 887 par ceux-là même qui l’avaient appelé…
À l’opposé, on constate qu’Arnulf, petit-fils de Louis le Germanique né d’une union « à la mode germanique ou franque » -c’est-à-dire non bénie par l’Église-, s’il ne sera sanctionné par la dignité impériale qu’en 896, possédera une réelle autorité en Francie occidentale et orientale. Il recevra ainsi les hommages de Rodolphe de Bourgogne, la soumission d’Eudes de France ou encore celle du souverain lotharingien. Il ira même jusqu’à imposer son fils, également né d’une union « more germanico », comme roi de Lotharingie : c’était, avant même d’en recevoir la couronne, faire acte d’empereur…
La mort prématurée d’Arnulf allait plonger la Francie occidentale et orientale dans plusieurs décennies de lutte de pouvoir. La dynastie carolingienne n’a désormais plus que quelques années à vivre : elle disparaîtra en Germanie en l’an 911, à la mort de Louis IV l’Enfant, et ne perdurera en France que jusqu’en 987, avec celle de Louis V. Et la France comme la Germanie de voir l’émergence de nouvelles dynasties…
Conrad Ier, « primus inter pares »
Si en France la dynastie capétienne va directement succéder aux Carolingiens, la Germanie va d’abord connaître le règne de Conrad Ier, duc de Franconie, régent du royaume durant la minorité de Louis l’Enfant et qui fut élu à sa succession par les grands du royaume.
Roi choisi, roi élu, Conrad aurait du avoir toute latitude pour gouverner. Ce fut loin d’être le cas, les grands ne cessant de lui rappeler ce qu’il leur devait -ce qui se rapproche étrangement du « qui t’a fait roi ? » adressé régulièrement à Hugues Capet. Pour eux, il restera un « primus inter pares », c’est-à-dire le premier d’entre eux… mais bien l’un d’entre eux. On s’en doute, outre l’éternel problème lotharingien, le règne de Conrad Ier sera marqué par une perpétuelle révolte des grands de Germanie. Les plus actifs ne sont autres qu’Arnulf de Bavière, vainqueur des Hongrois, ce qui lui conférait un prestige immense, les seigneurs de Souabe et, surtout, le duc de Saxe… qui lui succèdera à la tête du royaume en 919. Et ce que Conrad n’avait su faire -à savoir établir une nouvelle dynastie-, Henri de Saxe en fera son œuvre maîtresse.
Henri Ier l’Oiseleur
L’arrivée au pouvoir du Saxon se fera exactement de la même façon que celle de Conrad Ier : à la mort sans descendance de ce dernier, le 23 décembre 923, les grands de Francie orientale se réunirent et élirent le duc de Saxe. Et pour la première fois, remarque l’historien allemand Carlrichard Brühl, la couronne échappait aux Francs. Appartenant, par sa naissance, à la plus haute noblesse saxonne et marié, en secondes noces, à une descendante du célèbre Wittikind, que combattit Charlemagne, Henri de Saxe constituait un choix qui provoquait une véritable rupture. Une rupture qui, d’ailleurs, ne fut sans doute pas du goût de tout le monde puisque les chroniques alémaniques ou bavaroises parleront, des années encore, du « Saxon Henri fait roi ». On l’imagine, Henri Ier l’Oiseleur s’imposera dans ses États avec quelques difficultés…
Parallèlement à ces préoccupations de « politique intérieure », Henri Ier devra également faire face à l’opposition de Charles III le Simple. Une opposition toute en parole et non en acte, il est vrai… L’élection du Saxon illustrait clairement la désaffection des grands pour une dynastie dont il était le dernier représentant et sans doute craignait-il plus que tout l’exemple qui avait été donné. La paix, nécessaire pour les deux souverains, sera rapidement signée, ce qui n’empêchera pas Charles III le Simple de voir ses craintes se réaliser avec la venue sur le trône franc de Robert le Fort puis de Rodolphe de Bourgogne.
On sait que la dynastie carolingienne perdurera encore dans le royaume franc, mais ces quelques années de règne ne seront qu’un sursis.
Une politique fondée sur l’amiticia
Pour Henri Ier l’Oiseleur, par contre, les choses iront en s’améliorant et l’établissement de sa suzerainté sur la Lotharingie n’en est que l’illustration la plus frappante.
La politique d’Henri Ier pourrait presque se résumer en un seul mot : amiticia. Des amitiés et des soutiens qu’il obtint grâce à une politique d’alliances et d’unions hypogamiques -avec ses vassaux, les grands du royaume- qui lui permirent d’asseoir son autorité dans le royaume germanique. C’est ainsi notamment que s’explique le mariage de Gerberge, fille d’Henri Ier, avec Giselbert de Lotharingie (928) qui, après voir reconnu la suzerainté de Charles III le Simple, reconnaîtra celle du souverain germanique.
Comme d’ailleurs les Capétiens après lui, le Saxon allait également assurer la continuité dynastique en faisant couronner son fils aîné dès 930 :
Otto rex benedictus fuit in Maguncia (Othon fut couronné roi à Mayence), lit-on dans les Annales de Lausanne.
Charlemagne (747-814).
Charlemagne (747-814).
« Une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne »
Lorsque l’Oiseleur meurt en 936, Othon est donc associé au trône depuis déjà six ans, ce qui ne l’empêche nullement de confirmer ce premier sacre par un second, à Aix-la-Chapelle, aux lendemains de la mort de son père -là encore, les Capétiens suivront l’exmple de la dynastie ottonienne.
Comme son père, Othon Ier eut à lutter dès son avènement contre les grands, les duces ; et le premier d’entre eux -du moins jusqu’en 948, date à laquelle il obtiendra un vaste apanage- ne sera autre que son frère, Henri, qui, comme nombre de cadets royaux dans l’histoire ne verra d’intérêt que dans la révolte. Mais que ce soit dans la lutte contre son frère ou lors d’épisodiques révoltes des duces, la réaction d’Othon Ier se révélera totalement différente de celle d’Henri Ier. En effet, si ce dernier, on l’a dit, favorisa les amiticia, Othon « met beaucoup plus fortement l’accent sur la supériorité hiérarchique du pouvoir royal, adopte une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne plutôt que son propre père ». Cette analyse de Brülh est pour le moins révélatrice et ne fera que se confirmer tout au long du règne d’Othon Ier.
Louis IV d'Outremer (v.921-954).
Louis IV d'Outremer (v.921-954).
La politique européenne d’Othon Ier
Et alors que son père paraît ne s’être préoccupé que de « son » royaume et finalement d’asseoir une légitimité à peine naissante, Othon  Ier semble, très rapidement et malgré les oppositions intérieures, vouloir mener une politique plus internationale, plus européenne… et finalement une politique impériale.
Cette « ambition » apparaît très clairement lors des interventions d’Othon Ier dans les « affaires » franques.
En 937, Othon Ier, dérogeant à la politique d’alliances exclusivement hypogamiques menée par son père, donne sa sœur Hedwige en mariage à Hugues le Grand, duc de France. Cette alliance, qui semblait devoir affermir considérablement le pouvoir déjà non négligeable du Capétien, sera cependant contrebalancée par une autre union : celle de Gerberge, autre sœur d’Othon, avec le Carolingien Louis IV d’Outremer. Une alliance qui ne sera pas du fait d’Othon Ier mais dont il saura largement profiter.
On a vu qu’Henri Ier l’Oiseleur avait donné sa fille Gerberge en mariage à Giselbert de Lotharingie, plaçant ainsi le duc et le duché dans la mouvance saxonne. La mort accidentelle de Giselbert (939), alors en pleine révolte contre Othon Ier, remettait Gerberge « sur le marché » des alliances et Othon la destinait semble-t-il au duc de Bavière. Faisant fi des intérêts de son frère, Gerberge va tout bonnement agir plus vite que lui en épousant, cette même année 939, Louis IV d’Outremer.
Mit devant le fait accompli, Othon Ier saura admirablement tirer profit, on l’a dit, de cette double alliance : pouvant difficilement être accusé de partialité, il se posera en arbitre des affaires franques. Et ses interventions ne se limiteront pas, loin de là, à un simple jeu diplomatique : vers 940, à l’appel de Louis IV d’Outremer, il conduira une attaque contre l’alliance des Capétiens et des Normands.
À cette occasion d’ailleurs, Hugues le Grand finira par rendre hommage à Othon à Attignies : c’était lui reconnaître, de manière tout à fait explicite, une certaine autorité sur le royaume franc. Une autorité qu’Othon Ier n’aura guère de mal à maintenir après la mort de Louis IV d’Outremer : sous prétexte d’assurer la protection de son neveu, il chargera son frère Brunon, archevêque de Cologne, d’agir dans le jeu politique franc.
Profiter des minorités
Solidarité familiale ? Soutien d’un « chef de famille » envers son jeune parent ? Sans doute, mais pas seulement. En effet, s’il serait audacieux de monter un roi de Germanie ompnipotent en France, son influence, celle de sa politique sont à prendre en compte. En réalité, peu importe qui, des Capétiens ou des Carolingiens, gouverne le royaume franc : Othon joue de son influence et c’est ce qui compte…
La chronique de Flodoard est, à ce titre, révélatrice. En effet, le chroniqueur note qu’en 954, année de la mort de Louis IV, Lothaire fut sacré sur le consentement d’Hugues le Grand -qui pour la peine se fera offrir l’Aquitaine et la Bourgogne- et sur celui de l’archevêque Brunon, autant dire d’Othon. Et si durant les premières années du règne de Lothaire, c’est bien Hugues le Grand qui détient la réalité du pouvoir, sans doute est-ce avec l’aval de son beau-frère.
La double minorité, carolingienne et capétienne, qui s’instaurera en France en 951 avec la mort d’Hugues le Grand ne devait d’ailleurs pas bouleverser le royaume outre mesure : Brunon se contentera d’assurer une double protection de ses neveux.
Mais si Othon Ier avait une réelle volonté impériale, pourquoi ne pas avoir profité de cette double minorité pour s’emparer tout bonnement de la couronne franque ? La question est pertinente mais l’explication est tout aussi simple : Othon n’avait nul besoin de ceindre la couronne franque, de s’emparer d’un royaume qui, depuis un siècle, était gouverné séparément de la Germanie ; une telle tentative aurait unie les grands du royaume franc dans leur révolte, alors qu’Othon jouait de leurs divisions, qui demeuraient sa meilleur garantie politique… Il était tout simplement trop tard et, après tout, Othon avait sans doute bien compris que seule comptait l’influence.
On a vu l’importance du rôle d’Othon Ier dans la politique du royaume franc : il ne sera pas moins négligeable en royaume de Bourgogne -qui s’étend alors de la Franche-Comté, ou Comté, à la Provence.
À la mort en 937 de Rodolphe II de Bourgogne, Othon Ier va une fois encore se poser en protecteur du jeune Conrad, qui vivra à la cour ottonienne jusqu’en 942. La majorité de Conrad ne changera pas grand chose au gouvernement effectif du royaume bourguignon qui sera en fait assurer par le roi de Germanie. C’est d’ailleurs à lui qu’on attribue la double alliance matrimoniale qui, en 965, unira Conrad et Lothaire (l’un épousant la sœur de l’autre et inversement).
Dans l’affaire de Bourgogne et de France, Othon ne faisait que répéter la politique qu’il avait mené, avec un succès encore plus grand, en Lotharingie. On se souvient que la mort de Giselbert avait laissait l’immense duché au fils de Gerberge et du duc révolté. À la demande de sa sœur, qui n’avait guère d’autre choix d’ailleurs, Othon s’était donc institué protecteur du jeune Henri pour qui il gouvernera le duché… jusqu’à la mort prématurée du jeune homme (944) et à l’intégration pure et simple de la Lotharingie au royaume germanique.
Un concept impérial omniprésent
On le voit, durant ses vingt premières années de gouvernement, le concept impérial, s’il n’est pas flagrant, est néanmoins omniprésent, en filigramme… Il sera plus évident après 955, date qui marque la victoire sans précédent du roi de Germanie sur les Hongrois -à Lechfeld- et, surtout, qui annonce l’union des « peuples » germaniques sous un même sceptre, comme un même peuple. Le royaume ottonien, enfin uni, allait voir se réveiller le vieux rêve impérial…
Devenu omniprésent dans la politique franque grâce aux « conseils » de son frère Brunon ; ayant rattaché la Bourgogne à la sphère d’influence saxonne et carrément annéxé la Lotharingie, Othon Ier devait finir par tourner ses regards vers le royaume d’Italie.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Les « affaires » italiennes
La dynastie carolingienne avait perdurée, tant bien que mal, sur le trône italien, mais ces rois « lombards », tous descendants de Lothaire Ier par les femmes, ne cessaient de se disputer un pouvoir devenu bien fragile. Le dernier épisode de cette lutte fratricide mettait en scène Hugues de Provence, roi d’Italie de 926 à 946, et Bérenger d’Ivrée, petit-fils d’un autre roi d’Italie, issu d’une autre branche. Las des conflits, pensant sans doute avoir assurer le pouvoir à sa dynastie -effectivement son gouvernement sera le seul vraiment fort et stable de ce siècle italien-, Hugues de Provence finit par se retirer sur ses terres de Provence, laissant la couronne lombarde à son fils Lothaire. Bérenger d’Ivrée, pour sa part, détenait le pouvoir effectif. Fatigué sans doute d’être cantonné à jouer les « seconds couteaux », Bérenger fit assassiner Lothaire en 950 et s’empara de sa couronne, qu’il ceignit sous le nom de Bérenger II.
Jusque-là, Othon Ier s’était bien gardé d’intervenir dans les très complexes affaires italiennes. Pourtant, en 950, il écouta favorablement les appels à l’aide de la veuve de Lothaire, Adélaïde, une autre sœur de Conrad de Bourgogne. Attendait-il la mise en place d’un pouvoir moins stable que celui d’Hugues de Provence ? Craignait-il, s’il n’intervenait pas à la demande de la sœur d’un de ses protégés, de remettre en question tout le processus de soumissions et d’alliances obtenu au fil des ans ? Sans doute son intérêt soudain pour le royaume italien peut avoir plusieurs explications.
En 951, donc, Othon Ier pénétrait en Italie du nord… « qui se livra sans coup férir ». Par la même occasion, il délivra Adélaïde et s’empressa d’épouser cette veuve de vingt ans. Dès ce jour, Othon Ier prit très officiellement le titre -que l’on retrouve chez Charlemagne- de « roi des Francs et des Lombards ». Et si Othon n’était pas encore réellement « roi des Lombards », il devait recevoir, après une année de tractations, l’hommage vassalique de Bérenger II et de son fils Adalbert -couronné en même temps que son père en 950- : le royaume d’Italie entrait de plein pied dans la sphère d’influence, si ce n’est de soumission, du roi de Germanie. Il ne restait plus qu’à obtenir une couronne impériale…
Empire franc, empire romain
Le 29 mai 801, un diplôme de Charlemagne portait pour la première fois la longue et pompeuse désignation de « sérénissime, auguste, couronné par Dieu, grand, pacifique, empereur gouvernant l’empire romain et, par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards ». Une formule qui, sous sa forme contractée, donne le titre très simplifié de :
Empereur et auguste et roi des Francs et des Lombards.
Louis le Pieux puis son fils aîné Lothaire Ier reprendront bien ce titre d’empereur, on l’a vu, sans pour autant placé, dans leur désignation, la moindre référence à Rome. Était-ce parce qu’aucun d’entre eux ne résida pour ainsi dire jamais à Rome ? Ou est-ce parce qu’ils ne se voyaient pas réellement comme successeurs des empereurs romains ? À l’inverse, Louis II, fils de Lothaire, et ses descendants reprendront la désignation d’empereur auguste, qui les liaient aux souverains antiques, sans pour autant que cet empire ait la moindre réalité… En fait, entre Charlemagne et Othon Ier, pas un souverain n’obtiendra le titre conjointement au pouvoir réel.
Il faudra pourtant pas loin de dix ans après l’acte d’allégeance de Bérenger II et d’Adalbert pour qu’Othon Ier devienne « officiellement » -soit par onction- empereur. Et c’est l’inconduite du roi d’Italie qui va l’y pousser…
Déjà objets de nombreuses critiques et plaintes de la part des milieux ecclésiastiques, Bérenger II et son fils, vont ouvertement se révolter contre le pouvoir ottonien, en 956-957. L’intervention armée d’un fils d’Othon ne suffira pas et, en 960, le pape Jean XII appelait le roi de Germanie à son secours. L’année suivante et après avoir assurer sa succession en faisant couronner son fils Othon, le roi de Germanie pénétrait en Lombardie, s’emparait de Pavie et entrait triomphalement à Rome. Le 2 février 963, il était couronné par le pape « empereur auguste des Francs et des Lombards ».
Francs et Lombards, deux noms que l’on trouvait déjà chez Charlemagne, on l’a dit, et qui illustrent admirablement le gouvernement dychotomique de ces deux souverains. Car, pas plus que Charlemagne, Othon Ier ne gouvernera la Francie -en fait ses possessions du nord des Alpes- et le royaume d’Italie de la même façon, guidé par la même politique. On remarque même que, lors de ses séjours en terre italienne, il n’émettait pratiquement aucune ordonnance, aucun diplome concernant la Germanie ou la Lotharingie et inversement. Comme si ces royaumes étaient totalement distincts l’uns de l’autre ; comme si Othon ceignait tour à tour, mais jamais en même temps, la couronne de l’un ou l’autre royaume.
Dans la plus pure tradition carolingienne, conclut Brülh, Othon Ier s’est fait attribuer une dignité impériale mi-franque mi-romaine.
Une dignité à double visage que l’on retrouve clairement dans la désignation du Saint Empire romain germanique et qui modifiera, pour des siècles, la politique germanique.
Dernière mise à jour : ( 16-10-2006 )

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