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Quand les dieux régnaient à Rome
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Ecrit par Lucile Lanvin   
31-10-2006
le temple de Jupiter Capitolin.
le temple de Jupiter Capitolin.
« Romain, tu domines le monde en te soumettant aux dieux », écrivait la poète Horace dans son recueil d’Odes. C’est à une pratique religieuse stricte et vigilante que les Romains croyaient en effet devoir l’expansion et la préservation de leur empire. Mais de l’époque primitive au culte impérial, le rapport que Rome entretient avec le divin ne concerne pas que les événements de la vie publique ou les campagnes militaires : il impègne chaque étape, voire chaque geste, de la vie du citoyen romain, quelle que soit sa position sociale. Le souci tatillon des Romains de ne pas s’aliéner leurs dieux les pousse à observer un rituel méticuleux, à l’écoute des moindre signaux célestes annonciateurs des décisions divines. La piété romaine a également évolué en fonction d’impératifs historiques et s’est ouverte à des dieux étrangers, intégrés, avec un certain pragmatisme, à l’ancien panthéon.
Avant que les Étrusques puis les Grecs ne viennent, à partir du IVe siècle avant J.-C., enrichir la pratique religieuse romaine, existait, à l’époque primitive, une mythologie originale, mise en évidence par les découvertes archéologiques et dont le mythe de la création du site de Rome est l’exemple le plus significatif. Les travaux du célèbre historien Georges Dumézil nous enseignent que le vieux fonds religieux romain est imprégné des conceptions indo-européennes. Selon Dumézil, trois fonctions se partagent la structure sociale des indo-européens : la fonction de la souveraineté, représentée par le prêtre-roi ; la fonction de la force physique et de la volonté de vaincre, symbolisée par les guerriers ; et, enfin, la fonction de la fécondité, remplie par les producteurs. Pour Georges Dumézil, cette classification tripartite indo-européenne se trouve reproduite, à Rome, dans la présence des trois flamines majeurs, prêtres chargés d’honorer les principaux dieux : celui de Jupiter, correspondant à la souveraineté, celui de Mars, à la guerre, et celui de Quirinus, à la fonction de production.
Outre cet apport indo-européen, la religion romaine primitive comporte des éléments en provenance des autres peuples italiques soumis par Rome. Les Romains croyaient, en effet, qu’en adoptant les divinités des villes ennemies, ils allaient non seulement accroître leur pouvoir de productivité et leur puissance militaire, mais encore priver ces cités de toute protection divine. Parmi les divinités primitives dont le culte est attesté figurent le vieux Saturne, mais aussi Janus, dieu à deux visages, symbole de la « double science », celle du passé et du futur, et Vulcain, porteur du feu, élément qui préside à la naissance du monde.
Des dieux mêlés à toutes les actions
Le culte domestique est indissociable de la religion romaine primitive. La maison romaine ressemble en quelque sorte à un temple dont le prêtre serait le chef de famille et dont chaque partie est sacrée, à commencer par la porte d’entrée que garde le dieu Forculus. Les Lares, divinités protectrices du foyer, sont invoquées dès l’aube sur le laraire, autel domestique situé généralement dans l’atrium, où sont déposées couronnes et offrandes, tandis que les dieux Pénates sont consacrés à la sauvegarde des provisions et de l’intérieur -penitus- dulogis. L’historien Pline l’Ancien évoque avec respect ces vieux Romains « qui croyaient les dieux mêlés à toutes nos actions et à toutes les heures de notre vie » et qui, dès le réveil, s’interrogeaient sur l’interprétation de leurs rêves nocturnes, à la recherche d’un éventuel avertissement divin.
Les repas ont lieu en présence des serviteurs, devant le feu du laraire dans lequel sont jetés, en guise d’offrandes aux dieux, des morceaux de nourriture. Deux objets rituels suffisent à cette cérémonie : la patella, sorte de coupe, et la salinum, contenant le précieux sel qui sacralise la table.
Aux côtés des dieux du foyer, se tient le Genius, sorte d’ange gardien de la famille, célébré par chacun de ses membres à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance. Debout devant l’autel domestique qu’on a pris soin de parer de verveine et d’une couronne fleurie, l’officiant, alors revêtu d’un manteau blanc, récite des prières rituelles, avant de procéder à une triple offrande de vin pur « qui, répandu, crépite sur le feu sacré ».
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Pour le salut de Rome
Mais le paterfamilias n’est pas exclusivement attaché à la pratique religieuse domestique : la vie de la cité est davantage encore au cœur de ses préoccupations et le salut de Rome dépend, pour chaque citoyen, d’un culte assidu, inspiré par la crainte constante de perdre le soutien des dieux. C’est ainsi que Georges Dumézil a pu affirmer que la vie de Rome mérite « d’être considérée comme une immense liturgie permanente ».
Au sommet de l’édifice religieux de la cité se tient le rex sacrorum ou « roi des sacrifices ». Choisi par le grand Pontife parmi la classe particienne, il vient, dans l’ordre de préséance, avant les trois flamines majeurs, au-dessus desquels il se couche dans les banquets sacrés. Sa prééminence lui vient de Janus, dieu du commencement de toutes choses, auquel il sacrifie un bélier en janvier, januarius, premier mois de l’année. Tandis que les flamines mineurs sont rattachés au culte de divinités primitives, les flamines majeurs sont dédiés, nous le savons, au culte des trois grands dieux : Jupiter, Mars et Quirinus. L’existence du flamine de Jupiter ou Flamen Dialis est régie par une quantité impressionnante d’interdits aussi curieux qu’hétéroclites. Ainsi, ce prêtre, placé en quelques sorte sous haute surveillance, ne peut-il ni monter à cheval, ni toucher une chèvre, un chien ou de la viande crue, ni participer à des funérailles, ni porter une ceinture ou un anneau fermé. Les pieds de son lit, dans lequel nul autre que lui ne peut dormir, doivent être enduits de boue et ses cheveux coupés sont ensevelis sous un arbre « heureux », c’est-à-dire cher aux dieux. On comprend aisément que de telles contraintes aient écarté de la fonction toute candidature pendant soixante-quinze ans…
Une vestale, d'après Jean-François Sablé.
Une vestale, d'après Jean-François Sablé.
Prêtres et vestales
Dans l’organisation du culte, le prêtre chargé d’une mission individuelle, qu’il soit flamine ou rex sacrorum, s’est peu à peu effacé au profit de collèges sacerdotaux, dont l’un est cependant de tradition ancienne : il s’agit de celui des « vierges vestales ». D’abord au nombre de quatre puis de six et enfin de sept, ces prêtresses de Vesta, chargées de l’entretien du feu sacré symbole de l’éternité de Rome, sont choisies par le grand Pontife, entre l’âge de six et dix ans, au sein des familles patriciennes. Placées sous l’autorité de la Grande Vestale, ou Virgo Vestalis Maxima, elles doivent consacrer trente années à leur charge : dix ans à s’instruire, dix ans à officier et dix autres années à assurer la formation des nouvelles recrues. Institution primordiale de la religion romaine, les vestales vivent sur le forum, dans l’annexe du temple de Vesta, l’Atrium Vestae, où la plupart préfèrent rester après être rendues à la vie civile. Leur prestige social est considérable et elles jouissent de nombreux privilèges : une escorte de licteurs lors de leurs déplacements, des places d’honneur dans les édifices de spectacles et une participation à toutes les grandes cérémonies publiques, notamment aux banquets liturgiques. En contrepartie de ces privilèges, les vestales doivent veiller scrupuleusement à la permanence du feu sacré et au strict respect de leur vœu de chasteté, le castus. Malheur à celles qui enfreindraient la règle : si le feu s’éteint, elles subiront le fouet ; si elles manquent à leur castus, elles seront enterrées vivantes au Champ du crime, le Campus sceleratus…
De création plus récente que le collège des vestales, celui des pontifes comprend quinze membres placés sous la responsabilité du Pontifex maximus, ou grand Pontife, nommé à vie. Le pontife, littéralement « celui qui fait le pont », a pour mission d’ouvrir la voie vers les dieux. Gardien du droit sacré, dit pontifical, du calendrier rituel, de l’introduction des cultes étrangers, il contrôle en réalité tous les aspects du culte, privé comme public. Quant au grand Pontife, il est devenu, au fil de l’histoire de Rome, le chef suprême de la religion, avec le pouvoir de nommer les vestales, les flamines et le rex sacrorum, au point que l’empereur Auguste en adopta le titre et les attributions.
Bronze représentant un augure scrutant le ciel (musée du Louvre).
Bronze représentant un augure scrutant le ciel (musée du Louvre).
En regardant le ciel
Dotés d’un prestige presqu’aussi remarquable que les pontifes, les augures, dont l’existence remonte aux premiers temps de Rome, ont vu leur nombre s’accroître progressivement : de trois à l’époque de Romulus, ils sont montés à quinze sous le règne de César. Aucune entreprise politique ou militaire n’est concevable si les augures n’ont pas observé le ciel, le vol et les cris des oiseaux, à la recherche de l’approbation des dieux. Les signes divins ne manquent pas et sont de trois sortes : les auspices, qui viennent du ciel, comme la foudre et les nuages, et qui peuvent être « offerts » par les dieux ou « obtenus » par des moyens techniques soigneusement définis ; les omina, paroles ou événements fortuits nécessitant d’être interprétés pour annoncer l’avenir ; et, enfin, les prodiges, présages redoutés des Romains puisqu’ils sont des manifestations de la colère divine. Ils proviennent de catastrophes : tremblements de terre, chutes de pierre, ou de phénomènes naturels, comme les éclipses de lune. Les naissances d’animaux monstrueux ou d’êtres humains anormaux sont aussi tenus pour des signes néfastes qu’il faut immédiatement écarter : ces créatures sont noyées avant que les augures ne procèdent à une cérémonie expiatoire capable d’apaiser le courroux des dieux.
Autres prêtres spécialisés dans la lecture ou l’interprétation des messages divins, par l’examen des entrailles d’animaux sacrifiés, les haruspices sont un héritage de la culture étrusque dans laquelle ils jouissaient d’une grande considération. Absents à l’époque républicaine, ils n’ont été introduits à Rome que sous le règne de l’empereur Claude (41-54 avant J.-C.), lui-même entiché d’étruscologie, qui les constituera en collège de soixante mêmbres. Le recrutement des haruspices s’effectuait, dès l’enfance, au sein des plus grandes familles de la ville afin, selon l’opinion de Cicéron, « d’éviter que la religion ne tombe aux mains des gens de peu », ceux que le grand écrivain et homme politique qualifiait, avec une certaine condescendance, « d’haruspices de villages »…
Quand un homme est bien avec les dieux, ils lui font gagner gros, affirme sans détour l’un des personages du théâtre de Plaute.
Il dévoile ainsi, dans la légerté, un des aspects essentiels de la religion romaine : aucune action humaine ne peut se passer du soutien ou de l’accord des dieux, ce qu’à Rome on appelait la Pax deorum ou Paix des dieux. Cette nécessaire harmonie entre l’homme et le divin n’impliquait pas seulement d’observer avec attention les signes en provenance du ciel et de les interpréter, elle exigeait, dans l’intérêt de la cité, le respect d’un rituel, consacré par l’expérience, aussi codifié que celui qui guidait la vie de la famille. L’accomplissement de chaque acte de la vie publique suppose que soient déterminés à l’avance les jours fastes ou néfastes de l’année, d’où la nécessité d’instituer chaque année, sous l’autorité des pontifes, un calendrier religieux qui fixe aussi les jours festi, pendant lesquels se tiennent les fêtes religieuses, et les jours profesti, excluant toute cérémonie. Ces fêtes, propres à chaque mois, sont innombrables et de plusieurs types : fixes ou mobiles, comme les fêtes agraires, mais aussi dites « de circonstance », liées à la guerre, à la fécondité ou à la mort.
Scène des Lupercales.
Scène des Lupercales.
Un calendrier liturgique chargé
Le calendrier, que Rome nous a d’ailleurs légué, comprend douze mois. Les six premiers mois de l’année sont placés sous le patronage d’un dieu ou d’une activité religieuse. Ainsi, Janus, dieu du commencement, a-t-il donné son nom au premier mois, januarius, tandis que februarius provient de februus, mot signifiant « purifications » ; mars vient du dieux Mars et aprilis, d’Aphru, forme étrusque d’Aphrodite. Quant à maius, peut-être le pendant masculin de la déesse Maia, son patronage demeure incertain. Mais junius est le mois de la déesse Junon. Les six mois suivants tirent leur nom d’un chiffre indiquant la place de chacun de ces mois par rapport au mois de Mars, considéré comme le début de l’année dans les registres agraire et guerrier : quintilis, le cinquième, sextilis, le sixième, september, le septième, october, le huitième, november, le neuvième et décember, le dixième. À partir de la période impériale, quintilis est devenu julius, en hommage à Jules César, et sextilis s’est transformé en augustus, pour célébrer l’empereur Auguste.
Le mois de février est consacré aux expiations et au culte des morts. Le premier jour du mois, en présence du roi des sacrifices et du flamine de Jupiter, on se rassemble à proximité des bouches du Tibre, au bois sacré d’Hélernus, divinité du monde des ténèbres, pour sacrifier une brebis de deux ans. Suivent plusieurs fêtes réservées aux morts : les Parentales, qui durent neuf jours au cours desquels les âmes des défunts sont censées errer librement hors des tombeaux pour se rassasier des mets qui y ont été déposés ; les Feralia, où l’on sacrifie du menu bétail et qui doivent déboucher, selon le poète Ovide, sur un « temps de pureté, lorsqu’on a apaisé les morts en leurs tombeaux ». Mais la fête sans doute la plus originale du mois de février se déroule le 15, jour des Lupercales, dont le rituel évoque la recherche de la fécondité, humaine comme animale. Cette étrange cérémonie commence au Lupercal, grotte située à l’angle sud-ouest du mont Palatin et qui, selon la légende, aurait abrité les jumeaux Romulus et Rémus. C’est là que sont sacrifiés à Fanus-Lupercus, dieu bouc au pouvoir générateur, des boucs et un chien. Dans une sorte de simulacre de sacrifice humain, dont la finalité est demeurée obscure, le rex sacrorum effleure alors du couteau sacrificiel sanglant le front de deux jeunes gens de noble famille, qu’il prend ensuite soin de nettoyer à l’aide d’un linge imbibé de lait. Après un banquet où est consommée la chair des animaux sacrifiés, les Luperques, ou hommes-loups, prêtres recrutés au sein des familles aristocratiques, découpent, dans la peau des animaux, les februa -«lanières purificatrices ». Revêtus des seules dépouilles des boucs immolés, les hommes-loups courent autour du Palatin puis flagellent, à l’aide des lanières, le dos des femms stériles. La poète Ovide rappelle qu’à l’origine des Lupercales, un oracle aurait enjoint aux Romains, préoccupé par une baisse de la natalité dans leur cité, « que le bouc sacré pénètre les matrones d’Italie ».
Le mois de mars est dédié, comme il se doit, au dieu de la guerre, en même temps qu’à Juno Lucina, protectrice des femmes en couches, et à Juno Matronalia, patrone des mères de famille. Car, comme le rappelle encore Ovide, il n’est « point de soldats sans mère ». C’est en ce mois, qui ouvre la saison guerrière et qui symbolise aussi le renouveau de la nature et de la procréation, que les vierges vestales allument un nouveau feu dans le temple de Vesta. en remplacement du laurier fané, des rameaux fraîchement coupés sont placés devant la Regia et devant la maison des flamines. En mars également, se déroulent les danses des Saliens, les prêtres « sauteurs », chargés de garder les boucliers sacrés. Pour signifier au peuple romain que le temps de la guerre a commencé, les Saliens, revêtus d’une tunique rouge et d’une cuirasse de bronze, sortent les boucliers de la Regia et les promènent, sur un pas de danse à trois temps, à travers Rome pendant plusieurs jours.
L’anniversaire du temple de Minerve, sur l’Aventin, prend place aux Quinquatries, cinquième jour après les Ides de mars : quatre jours durant, sont organisés des sacrifices et des combats de gladiateurs, en hommage à « la déesse guerrière qui aime les épées tirées au clair ». Mais cest aussi aux Quinquatries que sont fêtés les arts et métiers : artisans, fileuses et tisseuses, peintres et sculpteurs, maîtres d’école sont alors à l’honneur.
Des "paroles lugubres"
Cataclysmes, séismes, foudre, inondations et épidémies sont autant de malheurs qu’il faut conjurer par des cérémonies expiatoires. À l’endroit où la foudre est tombée, l’haruspice enfouit sous un tertre de gazon les traces du feu céleste en prononçant, dit le poète Vulcain, « des paroles lugubres ». Après que le lieu ait été entouré d’une clôture de pierre en forme de puits, ou puteal, il devient religiosus. Pour combattre les ravages des maladies, on fait le vœu d’ériger un temple à Apollon, dieu de la santé. Si ce vœu s’avère impuissant à enrayer l’épidémie, les pontifes organisent des jeux scéniques ou une supplicatio au cours de laquelle le peuple romain, le front ceint de feuillage, fait le tour des temples pour implorer les dieux en offrant l’encens et le vin, tandis que de jeunes garçons et filles chantent des hymnes. Lorsqu’un « oiseau de malheur », aigle ou hibou, annonce une guerre civile,  les pontifes ordonnent la purification ou « lustration » de la ville, en prenant la tête de processions qui parcourent Rome, suivis des vestales, des augures, des Saliens et des flamines. Les citoyens se joignent au cortège, un pan de toge ramené sur la tête, en signe d’humilité.
Aux yeux des Romains, peuple guerrier s’il en fut, la guerre doit être « juste et conforme à la piété ». Elle nécessite le soutien et l’agrément des dieux et ne peut être engagée sans que des démarches préalables aient été accomplies. Les féciaux, prêtres spécialement dédiés à la gestion de le guerre et à la conclusion de traités, veillent à ce qu’aucune campagne militaire ne soit nefas, c’est-à-dire interdite par la religion. Se réclamant d’une « mission juste et saine », ils somment les peuples ennemis de fournir des réparations s’ils veulent éviter que les hostilités ne soient ouvertes. À l’expiation d’un délai consacré de trente-trois jours, si le peuple ennemi n’a pas déféré à l’injonction, le fécial, revêtu des ornements sacrés, déclare la guerre en ces termes :
Écoute, Jupiter, et toi, Janus Quirinus ; vous tous, dieux du ciel, et vous, dieux de la guerre, et vous, dieux de la terre, et vous, dieux des enfers, écoutez ! Je vous prends à témoins que ce peuple est injuste et ne s’acquitte pas de son dû.
Après consultation du sénat et lorsque la majorité des sénateurs a voté la guerre, le fécial regagne à nouveau la frontière et lance, sur le territoire ennemi, un javelot. Avec l’expansion de l’empire et l’éloignement géographique des pays ennemis, ce geste rituel est devenu hasardeux. C’est ainsi qu’on imagina de faire acheter par un soldat captif un lopin de terre, censé représenter le pays adverse, pour y lancer le javelot symbolique.
Un paysage religieux aussi varié que les peuples de l'empire
La politique d’annexion et d’assimilation de peuples étrangers, menée par Rome, a largement contribué à modifier le paysage religieux des Romains. On sait la place importante que la mythologie grecque y a occupé, au point que les dieux des deux peuples ont été le plus souvent confondus. Certains l’ont déploré, comme l’historien Tite-Live, qui constatait que « ce n’était pas seulement en secret, entre les murs des maisons, qu’on abolissait les rites romains. en public, au Forum, au Capitole, on voyait une foule de femmes n’observer ni en sacrifiant ni en priant les dieux, la coutume de leurs pères ». Mais il est certain que les rites hérités de la Grèce ont peu à peu pris le pas sur la liturgie traditionnelle romaine. L’épisode de la répression qui s’est abattue sur le culte bacchique, si violent qu’elle ait pu être, n’a pas fait disparaître totalement de dionysisme qui a survêcu à Rome au travers du théâtre et de l’art grec et dont témoignent certaines fresques ornant de riches villas romaines.
C’est par l’entremise de commerçants grecs, en contact avec des marins alexandrins, que les dieux égyptiens ont eux aussi gagné Rome, avec un succès certain auprès de la plèbe. Au point qu’en 59 avant J.-C., le sénat ordonne la destruction des autels de Sérapis et d’Anubis, dont il faudra accepter ultérieurement le rétablissement « sous la violence de l’intervention populaire ». Les triumvirs Antoine, Octave et Lépide, qui n’ignorent pas la ferveur populaire qui entoure les dieux du Nil, promettent alors l’érection d’un temple dédié à Isis et Sérapis. L’engagement ne sera aps tenu. et l’affrontement militaire entre Antoine et Octave prendra aussi des allures de guerre des dieux : Apollon face à celui que le poète Virgile appelle « l’aboyeur Anubis ».
Préoccupés par la propagation du culte d’Isis et d’Osiris et par l’attrait quasi romantique que ces deux divinités exerçaient sur l’imaginaire du peuple de Rome, Octave puis Agrippa prohibèrent totalement la pratique des cultes égyptiens, non seulement dans l’enceinte de la ville, mais « même dans les faubourgs en deçà d’un huitième demi-stade », soit moins d’un kilomètre.
L'empereur Auguste (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.).
L'empereur Auguste (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.).
Les fils des dieux
La religion romaine primitive, fondée sur une volonté collective mise au service de la grandeur de la cité, décourageait toute ambition individuelle. Même si l’histoire de la République démontre que les hommes politiques, trop tentés par le culte de la personne, ont du subir les attaques de leurs concitoyens, il n’en demeure pas moins que la divinisation de l’humain a touché Rome dès avant la période impériale. Ainsi, Scipion l’Africain entretient-il une rumeur qui lui prête une filiation directe avec Jupiter et Sylla se fait appeler « protégé d’Aphrodite ». Déjà, les victoires militaires qu’ils remportent valent aux généraux un culte spécial dans les laraires privés, aux côtés des dieux familiaux, et même l’érection de statues aux carrefours de la ville.
Jules César, qui inaugure les « consécrations impériales », aura droit à des sacrifices, à une confrérie de Luperques, à un flamine et à un lit de parade. Cicéron compare César à un dieu et le sénat lui confère le titre de Iuppiter Iulius. Dans le bûcher, monté sur le forum, les patriciennes vont jeter leurs bijoux, les toges prétextes ou les bulles de leurs enfants et les vétérans leurs armes.
L’empereur Auguste est cependant celui qui va poser les fondements d’un véritable culte impérial, en s’arrogeant le titre de divi Julii filius ou « fils du divin Jules » et en obtenant de l’État romain qu’il lui décerne les honneurs réservés aux dieux : le jour de sa naissance devient une fête officielle célébrée avec le plus grand faste et le mois de sextilis devient augustus. Même si l’empereur est un dieu mortel, un décret du sénat lui confère l’apothéose, ou consecratio, qui le transforme en être divin. Du sommet de son bûcher, allumé par les centurions, un aigle s’envole pour emporter son âme au nouveau diuus et tel magistrat romain affirme qu’il a vu son fantôme monter au ciel.
Dernière mise à jour : ( 01-11-2006 )

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