Philippe le Hardi a quatorze ans lorsqu’il entre dans l’histoire. C’est un matin de septembre 1356, le 19. Après une chevauchée fantastique, au cours de laquelle elle ravage le Périgord, le Limousin et le Berry, l’armée anglaise, avec à sa tête le Prince Noir, rencontre l’armée royale française dans les plaines de Maupertuis, à seulement huit kilomètres de Poitiers.
Tous les princes de la famille royale sont présents : le dauphin ainsi que Louis d’Anjou et Jean de Poitiers, plus tard Jean de Berry, sont dans le premier corps d’armée. Le duc d’Orléans commande le deuxième et le roi, accompagné de son plus jeune fils, Philippe, dirige le troisième.
Les deux premiers corps sont aisément enfoncés et le roi Jean doit bientôt subir tout le poids de la bataille. Il a fait éloigner ses trois fils aînés, pour éviter qu’ils ne tombent tous aux mains des Anglais. Seul Philippe est encore à ses côtés. Le roi est maintenant à pied, les coups pleuvent de toutes parts. Et voilà Philippe à ses côtés, parant pour lui les coups :
-Père, gardez-vous à gauche ! Père, gardez-vous à droite !
Après cette action, le roi sera quand même fait prisonnier mais Philippe, qui n’a ni soldat ni terre, a désormais un surnom : « le Hardi ».
Le célèbre épisode de la bataille de Poitiers permet à Philippe le Hardi d’entrer dans la légende. Mais ce gamin courageux, préféré de son père le roi, va rapidement démontrer qu’il est aussi intelligent et fin politique : il « voyait au loin », dit de lui Froissart.
En 1361, l’héritier de la maison de Bourgogne, Philippe de Rouvres, semble promis à un bel avenir. Élevé à la cour de France depuis le remariage de sa mère avec le roi Jean II, il est fiancé à Marguerite de Flandre, qui doit lui apporter en dot nombre de possessions destinées à agrandir celles déjà conséquentes du jeune duc, poursuivant ainsi la politique matrimoniale inaugurée par ses ancêtres capétiens. Mais le 21 novembre, après quelques jours de maladie, Philippe meurt de la peste. Une maison princière, vieille de plusieurs siècles, s’éteint avec lui. Et ses terres, à qui reviennent-elles ?
Dix jours avant de mourir, le jeune duc de Bourgogne avait établi un testament stipulant que seule l’origine des domaines et de ses « pays » est à prendre en compte. Ainsi, les comtés de Boulogne et d’Auvergne, qui lui venaient de sa mère, reviennent-ils au frère de sa mère, Jean de Boulogne. Le comté de Bourgogne, celui d’Artois et la Champagne vont à Marguerite de France, mère du comte de Flandre Louis de Mâle et donc grand-mère de la jeune fiancée de Philippe. Quant au duché lui-même, l’héritier ne pouvait être que Jean le Bon, fils de Jeanne de Bourgogne…
En fait, Charles le Mauvais, roi de Navarre, pouvait prétendre aux mêmes droits que Jean le Bon, mais l’affaire se joua sans lui. Se tenant informés heure par heure de l’évolution de la maladie de Philippe, Jean de Boulogne et Jean le Bon, de concert, vont « verrouiller » la succession, mettant Charles le Mauvais, comme les Bourguignons d’ailleurs, devant le fait accompli…
Philippe, gouverneur de Bourgogne Le 28 décembre 1361, Dijon est en fête : la capitale du duché accueille son nouveau duc, Jean II le Bon, roi de France, venu recevoir l’hommage de ses « sujets ». Mais que Jean ne s’y trompe pas : le duché n’est pas le royaume. Les États de Bourgogne, qui se sont réunis quelques jours auparavant, ont signifié très clairement à leur suzerain qu’ils entendaient rester un duché, non une province quelconque du domaine royal. Jean acquiesce, mais n’en a cure… Il reste quelques jours en Bourgogne puis regagne Paris, laissant le comte de Tancarville gouverner en son nom le duché de Bourgogne.
En janvier 1363, Philippe le Hardi va enfin récupérer les fruits de son action à la bataille de Poitiers : son père lui donne l’apanage de la Touraine puis le gouvernement de la Bourgogne, à la place du comte de Tancarville qui vient d’être disgrâcié. Philippe plaît aux Bourguignons qui lui accordent rapidement les subsides refusés à son prédécesseur.
Un an plus tard, en 1364, Jean II le Bon, duc de Bourgogne et roi de France, meurt. Charles V, son successeur, promulgue alors, par lettres patentes, la donation du duché à Philippe. La Bourgogne ne sera pas intégrée au domaine royal et Philippe a enfin une terre. Une nouvelle dynastie vient de naître en Bourgogne, celle des grands ducs. Le 26 novembre 1364, il entre solennellement à Dijon sous les acclamations de ses nouveaux sujets…
Pour la main d’une héritière Installé dans son tout nouveau duché, Philippe aspire maintenant à agrandir ses possessions. Il lorgne insolemment sur la Comté qui, avant le traité de Verdun, faisait partie intégrante du duché. Mais la Comté est maintenant la propriété de Marguerite de France, duchesse de Flandre. Charles V, qui soutient son jeune frère dans cette entreprise, met en marche les rouages de son appareil diplomatique.
Marguerite de France a une petite-fille, également nommée Marguerite, unique héritière des possessions de sa grand-mère et de son père, le duc de Flandre Louis de Mâle. Elle avait d’ailleurs été fiancée au malheureux Philippe de Rouvres. Charles V et Philippe vont donc œuvrer de concert pour obtenir l’alliance de Philippe et de Marguerite de Flandre.
Si Charles V met tout en œuvre pour aider son frère, c’est qu’il y va de l’intérêt du royaume tout entier. Après le décès du premier fiancé de sa fille, Louis de Mâle a accueilli avec un peu trop de sympathie les prétentions d’Edmond de Langley, un fils d’Édouard III. Depuis des années, la Flandre a besoin des laines anglaises pour produire son textile, alors quoi de plus logique que d’ajouter à cette alliance commerciale une alliance matrimoniale ?
Pour la France, la menace que représenterait la mainmise de l’Angleterre sur la Flandre serait lourde de conséquences : non seulement la perfide Albion aurait ainsi une nouvelle plage de débarquement aux frontières du royaume, mais Marguerite apporterait également en dot des fiefs tels que l’Artois, le Nivernais, la Franche-Comté et Rethel.
Et le danger est d’autant plus pressant que Marguerite et Edmond sont déjà fiancés. Charles V s’adresse donc au pape d’Avignon, Urbain V, qui interdit le mariage : Marguerite et Edmond sont cousins et à un degré trop proche pour que l’Église passe outre. La menace du mariage entre le prince anglais et l’héritière flamande est donc écartée. Mais tout n’est pas joué, loin de là. Après ce coup politique, Louis de Mâle reste très réticent à un mariage franco-flamand. Charles V s’adresse alors à Marguerite de France, mère du comte de Flandre et fille de Philippe V le Long. Le roi joue sur son loyalisme et sur son appartenance à la dynastie capétienne. Il a peu à faire : Marguerite de France est déjà convaincue, elle décidera son fils… En 1369, après sept ans de négociations, Louis de Mâle donne enfin son aval.
Le 19 juin, en l’église de Gand, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, épouse Marguerite de Flandre. Le mariage est célébré avec une pompe et un faste époustouflants.
La France en guerre Sceau de Charles V le Sage (1338-1380).
La même année, Charles V, dans un chef-d’œuvre de diplomatie, dénonce le traité de Brétigny et relance la guerre contre l’Angleterre. Philippe, qui a confié le gouvernement de son duché à Eudes de Gancey, marche sous la bannière fleurdelisée avec ses frères. Le commandement de l’armée royale est confié à Du Guesclin puis, à la mort du grand capitaine, à Philippe lui-même. Le Bourguignon est fils de France et le prouve, guerroyant sans cesse et avec succès entre 1369 et 1390.
Il se distingue notamment durant la campagne de 1373. Posté à Amiens, le duc de Bourgogne interdit à l’armée anglaise, dirigée par Jean de Gand, un des fils d’Édouard III, de fondre sur Paris. Jean de Gand, parti de Calais, se voit doucement repousser vers le Limousin et le Périgord où ses troupes arrivent épuisées. En 1380, même objectif… et même punition. La chevauchée anglaise avait pour but de traverser la France en biais, semant la mort et la désolation sur son passage, et d’atteindre la Bretagne. Philippe renouvelle sa tactique du harcèlement, n’offrant aucune occasion d’affrontement direct. Il surveille, il « pique », en fondant par des attaques foudroyantes sur quelques troupes isolées, il gêne les communications et le ravitaillement… Une fois de plus, cette tactique allait tourner à l’avantage du Bourguignon quand il apprend une terrible nouvelle : Charles V vient de mourir.
Le gouvernement des oncles Philippe le Hardi, duc de Bourgogne (illustration du XIXe siècle).
Avec la mort de Charles V, s’ouvre en France une période difficile, celle d’une minorité. Charles VI n’a que douze ans mais son père, qui plus que jamais a mérité le surnom de « Sage », a prévu cette éventualité. Par testament, il a organisé une minorité équilibrée : les princes, c’est-à-dire Louis d’Anjou, Jean de Berry, Philippe de Bourgogne, oncles paternels du jeune roi, et Louis de Bourbon, son oncle maternel, devaient partager la direction du conseil avec les marmousets, surnom ironique désignant les conseillers bourgeois de Charles V. Voilà qui ne convenait nullement aux princes qui, faisant fi des dernières volontés du roi, cassent le testament, renvoient les marmousets et prennent la direction du royaume. Commence ce que l’on appellera le gouvernement des oncles. Ce sera l’occasion pour les frères de Charles V de dévoiler leurs ambitions.
Louis de Bourbon va rapidement jouer un rôle effacé dans ce fameux gouvernement des oncles. Modéré, conciliant, il n’aime pas les affrontements et va sagement s’employer à les éviter… en laissant toute latitude aux frères du feu roi. Une véritable lutte pour le pouvoir va s’engager entre eux, notamment entre Louis d’Anjou, qui est désormais l’aîné, et Philippe le Hardi. Louis a la prééminence de l’âge et du rang, mais Philippe est, de loin, le plus puissant.
Charles V venait tout juste de mourir que déjà Louis d’Anjou, tel un rapace, fondait sur le trésor du souverain, s’emparait des joyaux du roi et se proclamait régent. Arrivé en toute hâte à Paris, Philippe réclame l’exécution du testament du roi… du moins pour l’instant. Bien obligé, Anjou s’incline. Les frères s’unissent juste le temps d’écarter les marmousets puis la lutte recommence. Louis a besoin d’argent et voudrait bien piocher dans les caisses royales pour mener à bien la conquête de son royaume de Naples et de Sicile. Philippe, lui, a d’autres ambitions et désire utiliser les armées royales pour étendre ses possessions vers l’est. En 1382, Louis d’Anjou quitte le royaume pour assouvir son rêve italien : la France est désormais aux mains du Bourguignon.
L’ange gardien du duc de Flandre La Flandre révoltée (iconographie du XIXe siècle).
D’ailleurs, en cette année 1382, la révolte gronde en Flandre. Un vent de fronde souffle sur cette terre de bourgeois qui se verraient bien établissant une république marchande, à l’image de celles d’Italie. En 1337, une première révolution avait chassé le comte de Flandre et c’est grâce à l’intervention de Philippe VI qu’il avait pu conserver son duché. L’histoire recommence : Gand, Bruges et Ypres se révoltent. Les tisserands gantois ont désigné pour chef Philip van Arteveld, fils de celui qui avait soulevé la Flandre quelques quarante ans avant. Philippe s’empare de Bruges et établit son hégémonie sur toute la Flandre. Louis de Mâle, débordé, appelle à l’aide le roi de France, Charles VI, ainsi que son gendre, le duc de Bourgogne.
Philippe le Hardi met en branle la machine de guerre française. Accompagné du jeune roi, des seigneurs bourguignons et bretons -Louis de Mâle est le beau-frère du duc de Bretagne- il marche sur la Flandre, ravageant le pays d’Arras. La campagne promet d’être bien longue, les milices communales sont littéralement entraînées par ce grand orateur qu’est Philip van Arteveld. Mais une imprudence du Gantois va précipiter l’issue du conflit : il quitte son camp retranché devant Oudenaarde, court à Gand, rassemble cinquante mille hommes puis coupe la route de Bruges aux Français.
Le choc entre les deux armées a lieu à Rozebeke, le 27 novembre 1382. Là, les forces flamandes, fortes de leur excellente position et de leur artillerie, s’élancent comme un seul homme contre les Français, « enfoncent à coup de piques le centre de l’ennemi », mais, « enclouées » par les ailes françaises, perdent « force et haleine ». Serrés telle une masse compacte, les soldats flamands tombent par monceaux. On relèvera neuf mille morts du côté des Gantois, parmi lesquels Philip van Arteveld, dont le cadavre sera pendu à un arbre.
Après une pareille action d’éclat, Philippe le Hardi a établi une première autorité sur la Flandre, celle de la force. Bientôt, il mettra toute son ardeur à séduire ses habitants.
En effet, en 1384, Louis de Mâle meurt, laissant ses possessions à sa fille, Marguerite de Flandre. La duchesse de Bourgogne hérite donc des comtés de Flandre, d’Artois, de Rethel, de Nevers, des seigneuries de Malines et de Salins et des terres de l’Isle-en-Champagne, Villemaur et Jully. À ce moment, la trêve signée avec les villes flamandes touche à sa fin et les bourgeois s’agitent de nouveau. Le duc de Bourgogne convainc Charles VI de renouveler l’expédition de 1382, tout en sachant pertinemment que seule la voix diplomatique permettra d’asseoir durablement son gouvernement sur la Flandre. Il use donc de tout son charme pour se faire accepter par ses sujets, faisant par exemple rédiger les lettres de la chancellerie en flamand. La paix de Tournai, signée en décembre 1385, prouve le succès de cette offensive de charme.
Une politique matrimoniale Le calme étant revenu en Flandre, Philippe le Hardi va pouvoir se consacrer à étendre le domaine bourguignon… grâce à une active politique matrimoniale.
Le regard tourné vers l’est, Philippe le Hardi va commencer par nouer des liens de protection avec le duc de Bavière. En 1385, il marie son fils aîné, Jean, à Marguerite de Bavière et sa fille Marguerite avec le fils du duc, Guillaume, comte de Hainaut et de Hollande. Cette protection allait permettre à Philippe d’asseoir les prétentions de son épouse à l’héritage du duc de Brabant, Wenceslas.
Issu de la famille de Luxembourg, Wenceslas n’était duc de Brabant que par mariage. Il avait épousé Jeanne de Brabant, tante maternelle de Marguerite de Flandre qui était donc l’héritière naturelle de ce duché. L’alliance avec la maison de Bavière allait donc permettre à Philippe de renforcer les droits de sa femme face à la puissante maison de Luxembourg.
Et Philippe va d’ailleurs bientôt avoir à défendre ses intérêts à l’est.
En 1386, le duc de Gueldre, agissant pour le compte de la Maison de Luxembourg, menace les possessions brabançonnes. La duchesse appelle immédiatement à la rescousse Philippe de Bourgogne, qui entraîne une fois de plus Charles VI dans l’expédition. L’intérêt pour la France est loin d’être probant. Par contre, il est évident pour le duc de Bourgogne. Durant ce « voyage d’Allemagne », Philippe étale la puissance française et bourguignonne, évitant soigneusement de ravager les possessions brabançonnes. Cette chevauchée, qui se solde par le retrait du duc de Gueldre, allait impressionner l’Allemagne et surtout Jeanne de Brabant, désormais toute acquise au duc de Bourgogne. En 1390, elle lègue d’ailleurs le duché au couple bouguignon, ne se réservant que sa possession en viager. Mais Philippe est, on l’a vu, fin politique. L’acquisition pleine et entière de ce duché par un prince français pouvait entraîner de nombreux conflits qu’il était préférable d’éviter. Aussi le duc propose-t-il à Jeanne de Brabant de léguer son duché, non à sa nièce Marguerite, mais à son petit-neveu, Antoine, le second fils du duc de Bourgogne. Ce chef-d’œuvre de diplomatie emporte l’adhésion de la duchesse douairière en 1393 et permet à Philippe de s’emparer d’un autre duché… en sous-main.
La même année, Philippe met la dernière touche à sa politique d’expansion à l’est en donnant en mariage sa fille Catherine à Léopold IV, duc d’Autriche. La Maison de Bourgogne est désormais une famille qui compte dans le monde germanique…
La folie du roi Louis d'Orléans (iconographie du XIXe siècle).
Philippe le Hardi avait su admirablement tirer parti de ses talents politiques et des armées du roi de France pour asseoir son expansion vers l’est comme l’a prouvé le « voyage d’Allemagne ». C’est d’ailleurs au retour de cette campagne que Philippe allait avoir une nouvelle surprise moins… plaisante. Charles VI, sur le conseil de son jeune frère, le bouillant Louis d’Orléans, congédie ses oncles et entame un règne personnel, aidé de Louis et des marmousets. En fait de conseils, les marmousets vont se voir assigner les tâches les plus ingrates pendant que le duc d’Orléans s’étourdit de plaisirs, n’en sortant que pour mener quelque action éclatante et romanesque.
Ce nouveau gouvernement ne devait pas faire long feu : en août 1392, Charles VI est pris d’une première crise de folie. Il paraît bientôt évident que le roi ne peut plus gouverner seul : il est fou. Les oncles sont rappelés d’urgence, les marmousets écartés à nouveau. Orléans va devoir composer.
Jean de Berry reprend la lieutenance du Languedoc, dont il avait déjà eu la charge lors du précédent gouvernement des oncles. Au conseil, Louis d’Orléans et Philippe de Bourgogne sont face à face. Et dès le début, il paraît clair pour tout le monde que ces deux-là ne sont pas faits pour s’entendre. Philippe le Hardi aurait bien volontiers laissé son neveu à sa vie dissolue, mais le jeune Louis d’Orléans se pique aussi de politique et compte bien assouvir ses propres ambitions.
En 1389, Louis avait épousé Valentine Visconti, dont la famille régnait sur Milan depuis le XIIIe siècle. En dot, Valentine avait apporté la ville d’Asti. Louis rêvait en fait de s’étendre en Italie et de s’emparer du Milanais mais ses ambitions ne s’arrêtaient pas là. Maître de Coucy, il aspirait également à s’étendre vers les Ardennes et le Luxembourg et à faire de Coucy le noyau d’un petit État. Mais Louis n’avait pas l’habileté de son oncle Bourgogne et Philippe le Hardi put mettre un frein à toutes ses tentatives… Sur tous les fronts, l’oncle et le neveu s’opposaient, au point que l’on frôla parfois la guerre civile. L’attitude de Louis manque également de rallumer le conflit avec l’Angleterre.
En 1399, Richard II d’Angleterre est renversé par Henri de Lancastre. Le nouveau souverain anglais, Henri IV, désireux avant tout d’asseoir son pouvoir, renouvela, dès 1400, les traités de paix avec la France. Mais il restait un problème : comme souvent pour sceller un traité, une alliance matrimoniale avait été conclue et la petite Isabelle de France, sœur de Charles VI et de Louis, était devenue reine d’Angleterre. Richard étant écarté, qu’allait devenir Isabelle ? La diplomatie du duc de Bourgogne se mit en branle pour faire revenir la malheureuse princesse. L’affaire était délicate et demandait du temps. Un temps trop long au goût de Louis d’Orléans qui, en 1403, défia Henri IV, au risque d’annihiler tous les efforts de paix déployés depuis 1380…
En fait, il semble bien que Louis ne cherche qu’à se battre, au contraire de ses oncles Berry et Bourgogne. L’affaire de Bretagne sera une autre occasion de conflit et une preuve de plus des rêves guerriers du jeune duc.
La mort, en 1399, de Jean IV de Montfort laissait le duché de Bretagne aux mains d’un enfant de dix ans à peine. Or voici que sa mère, Jeanne de Navarre, se remarie avec le roi d’Angleterre. La menace est grande de voir bientôt la Bretagne aux mains des Anglais. Louis d’Orléans s’enflamme à nouveau et réclame une intervention armée avec occupation du duché par la force. Le duc de Bourgogne, une fois encore, préfère agir plus… délicatement. En 1402, il se rend en Bretagne et propose à l’assemblée des notables bretons de prendre sous sa garde le petit duc qui est « ami et prochain de lignage ». Agissant donc comme parent et protecteur, Philippe le Hardi traite le duc avec respect, comme un égal, et surtout il préserve ainsi l’autonomie du duché… ce qui ne peut que plaire aux Bretons.
Comme on le voit, tout était occasion de conflit entre le duc de Bourgogne et le duc d’Orléans. Et ce dernier enrageait de voir tous ses projets contrecarrés. Mais Philippe le Hardi vieillissait et, bientôt, il disparaîtrait du paysage politique.
Philippe le mécène En 1404, Philippe le Hardi est âgé de soixante-trois ans. La France est en paix, la Bourgogne et la Flandre sont prospères et le vieux duc se consacre désormais à marier ses petits-enfants. Il organise le mariage de Marguerite, fille de Jean sans Peur, avec le dauphin Charles puis, à la mort prématurée de celui-ci, avec le second dauphin, Louis de Guyenne. Une fois encore, Philippe va miser sur une double alliance puisqu’il marie également son petit-fils Philippe, plus tard appelé le Bon, avec Michelle de France.
Ces événements sont l’occasion pour le vieux duc d’étaler ostensiblement sa richesse et sa puissance. Il se targue d’organiser les fêtes les plus fasteuses, les plus éclatantes. Il se présente également comme un grand mécène, ce qui n’est pas rare à cette époque et dans cette famille. En effet, comme ses frères Charles V et Jean de Berry, Philippe de Bourgogne est un amoureux et un protecteur des arts. Louis d’Orléans aussi fait figure de grand collectionneur, ce qui est sans doute le seul point commun qu’il ait jamais eu avec son oncle. Mais Philippe le Hardi est plus qu’un mécène ou un collectionneur : il va susciter une véritable école d’art, dont la célèbre chartreuse de Champmol est le fleuron.
Très tôt, Philippe avait pensé à la fondation d’une maison de l’ordre des chartreux, pour lequel il semble avoir une prédilection particulière. Et en 1383, la duchesse de Bourgogne, en compagnie de son époux et de ses enfants, pose la première pierre de ce qui allait devenir la chartreuse de Champmol, destinée par le duc de Bourgogne à devenir pour cette nouvelle dynastie l’équivalent de l’abbaye de Saint-Denis pour les rois de France.
La construction de cette nécropole ducale est confiée à Raymond du Temple et à Drouet de Dammartin et deux grands artistes, parmi les plus prometteurs, sont désignés pour son ornementation : Jean de Marville puis Claus Sluter.
D’abord élève de Marville, Claus Sluter dépasse rapidement le maître et apparaît, dès 1389, comme le véritable artiste de Champmol et comme le chef de file de l’art bourguignon. Son Puits de Moïse ainsi que le tombeau que Philippe le Hardi lui avait commandé -et qui sera achevé par Claus de Werve- sont des preuves éclatantes de son habileté et de sa maturité artistique.
Mort dans le plus grand dénuement Tombeau de Philippe le Hardi, visible au musée de Dijon.
L’architecture, la sculpture, la peinture, les tapisseries, l’écriture, les bijoux, tous les arts intéressent le duc et la duchesse de Bourgogne. Mais tout cela coûte cher et Philippe n’a pas toujours les fonds nécessaires. Tout en étant le prince sans doute le plus puissant de son époque, ou en passe de le devenir, le duc de Bourgogne courra toute sa vie après l’argent.
Quand il meurt, le 27 avril 1404, des suites d’une grippe, il n’a pas un sou en poche. Le lendemain, ses fils devront mettre l’argenterie en gage afin de payer les frais des funérailles…
Quelques jours plus tard, le cortège funèbre du duc quitte le château de Hal, où il a rendu le dernier soupir, pour se rendre à Dijon, capitale de son cher duché. Philippe est enterré en habit de chartreux dans la nouvelle nécropole des ducs. Philippe le Hardi, fils du roi de France, premier grand duc de la dynastie des Valois, repose pour l’éternité dans sa bonne terre de Bourgogne…