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L’héritage du Conquérant
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Ecrit par Brune de Crespt   
31-05-2007
Statue équestre de Guillaume le Conquérant.
Statue équestre de Guillaume le Conquérant.
Vingt ans. Il suffira de vingt ans à peine pour que Guillaume le Bâtard conquiert totalement le royaume d’Edouard le Confesseur. Vingt année ponctuées de révoltes saxonnes ou norvégiennes –les rois de Norvège revendiquaient également l’héritage anglais. Guillaume le Conquérant va mettre toute son énergie à mâter ces rebellions en Angleterre, en Normandie aussi, où elles seront inspirées par son fils aîné. Mais surtout, Guillaume c’est à l’édification d’une véritable administration, signe de la totale et absolue soumission de ce royaume conquis de haute lutte qu’il va consacrer les dernières années de sa vie.
Pour se faire, il ordonne, entre 1085 et 1086, le recensement de tous les domaines. Le gouvernement normand pourra ainsi s’appuyer sur une fiscalité forte, parce que régulière, et ce recensement confirmera, « sur le papier », l’expulsion des Saxons et l’installation des Normands. Et comme si cela ne suffisait pas, le Domesday Book sera suivi, en 1086, de la célèbre réunion de Salisbury au cours de laquelle Guillaume recevra solennellement l’hommage de tous ses vassaux anglais.
Administrateur, Guillaume l’aura été mais c’est sur un cheval et harnaché de fer que le Conquérant devait finir sa vie. Blessé à Mantes alors qu’il tentait de recouvrer le Vexin dont le roi de France s’était emparé, il succombe à ses blessures en septembre 1087. Ce jour-là, aucun de ses fils ne l’entoure…
Je ne le lègue à personne…
En effet, Robert, une fois de plus, était éloigné de la cour de Normandie alors que Guillaume le Roux et Henri, ses frères cadets, après avoir assisté leur père dans son agonie pendant quelques jours, vont se précipiter en Angleterre pour prendre possession de la couronne. On peut même dire que c’est par un véritable petit coup d’État que Guillaume le Roux, dit aussi Rufus, va acquérir cet héritage. Car, selon Orderic Vital, si Guillaume le Conquérant avait bien désigné l’héritier du duché de Normandie, il avait laissé l’héritage de la couronne anglaise à la promptitude de ses fils :
Guillaume II le Roux, dit Rufus (v.1056-1100), d'après un manuscrit médiéval.
Guillaume II le Roux, dit Rufus (v.1056-1100), d'après un manuscrit médiéval.
Quant au royaume d’Angleterre, trouve-t-on dans la chronique d’Orderic Vital, je ne le lègue en héritage à personne parce que je ne l’ai point reçu en héritage mais acquis par la force et au prix du sang. Je le remets entre les mains de Dieu, me bornant à souhaiter que mon fils Guillaume, qui m’a été soumis en toutes choses, l’obtienne s’il plaît à Dieu et y prospère.
Toujours est-il que le Conquérant n’est pas encore froid que Rufus débarque en Angleterre : là, il annonce la mort de son père et se fait couronner dans la foulée à Winchester.
Guillaume II couronné, la question successorale aurait pu en rester là. Mais ceux qui avaient assisté à la prise de pouvoir de Guillaume étaient peu nombreux et, la grande majorité des féodaux anglais détenant également des biens en Normandie, ils avaient tendance à prôner plutôt l’unité de pouvoir et de gouvernement dans le duché et le royaume. Or, Robert Courteheuse avait reçu, depuis déjà près de vingt ans (1067), l’hommage des seigneurs normands et il était hors de question -droit féodal oblige- d’aller contre cette allégeance déjà ancienne et établie. Robert devait donc trouver de solides soutiens lorsqu’il disputa l’héritage anglais à son frère. Abandonné par les Normands, Guillaume II rechercha l’alliance des Saxons, trop heureux d’avoir enfin une occasion de reprendre leurs biens -Guillaume ne leur avait-il pas promis de « respecter leurs anciens droits », ce qui veut, tout à la fois, tout dire et rien ?
En Angleterre et en Normandie la situation va rester instable durant près de quatre années au cours desquelles les deux frères vont s’affronter tout en tentant de mâter les rebellions de barons, qui espèrent toujours profiter de l’affaiblissement du pouvoir pour s’émanciper. Finalement, en juillet 1091, Guillaume et Robert se mettent d’accord. Ils iront même jusqu’à s’allier pour repousser, en 1093, la tentative d’invasion de l’Angleterre par Malcolm III d’Écosse. Pourtant, on le verra, Guillaume le Roux, non content d’avoir assuré sa prise de pouvoir en Angleterre, garde l’espoir de reprendre la Normandie à son aîné…
Henri, le benjamin qui était resté sans terre, rachète, quant à lui, une partie du Cotentin et obtient quelques fiefs en Angleterre.
Courteheuse « le malchanceux »
Robert Courteheuse, d'après un tableau du XIXe siècle.
Robert Courteheuse, d'après un tableau du XIXe siècle.
En 1096, à Clermont d’Auvergne, le pape Urbain II fait retentir l’appel à la croisade. Un appel auquel Robert Courteheuse, plus batailleur que politique, est loin d’être insensible : il met en gage son duché auprès de son frère Guillaume II et s’embarque avec quelques hommes et son beau-frère, Étienne de Blois, pour l’aventure de Terre sainte. Selon toute vraisemblance, Guillaume espère bien profiter de l’occasion pour, à plus ou moins brève échéance, s’emparer réellement et définitivement du duché.
Il n’en aura cependant pas le temps : le 2 août 1100, Guillaume II meurt au cours d’un accident de chasse, dans la forêt même où son aîné, Richard, avait péri en 1075. Accident de chasse ou « accident provoqué » par ordre de son frère Henri, la question reste posée.
Et l’histoire de recommencer : Guillaume II est abandonné aux bons soins de quelques moines de la forêt alors qu’Henri se précipite à Winchester où il s’empare du trésor royal ; et trois jours plus tard, il se fait couronner. Comme Guillaume le Roux et malgré l’opposition de quelques barons toujours favorables à Robert Courteheuse, Henri met tout le monde devant le fait accompli…
Là encore, il est difficile de ne pas parler de coup d’État, d’autant que Robert avait été désigné par son frère comme héritier du royaume. En effet, en 1091, lorsque les deux frères avaient enfin déposé les armes, ils avaient convenu que le survivant des deux hériterait automatiquement de l’autre. À l’époque de ce traité de paix, Robert n’était pas marié -il épousera, au retour de la croisade, Sibylle de Conversano dont il aura un fils, Guillaume Cliton-, pas plus que Guillaume le Roux, homosexuel notoire. Selon les termes de cette entente, donc, la couronne d’Angleterre aurait dû échoir à Robert Courteheuse, qui n’eut d’autre tort que d’être absent. En fait, le duc de Normandie n’était pas bien loin et il s’en est fallu de quelques semaines à peine qu’il puisse intervenir dans la prise de pouvoir d’Henri : il regagnera la Normandie en septembre de l’année 1100.
Des Normands aux Plantagenêts
Robert cependant était faible et il va en faire la preuve une fois encore : en 1101, il accepte de renoncer à ses prétentions sur la couronne anglaise contre 3000 livres et cède en sus la place de Domfront, en Normandie. Cette situation donnera à Henri une excuse pour intervenir à moult reprises dans les affaires normandes, au point que Robert, exaspéré par les incursions de son frère, se lancera, en 1106, dans une guerre ouverte… qu’il perdra. Fait prisonnier, Robert sera déchu de son titre de duc et la Normandie, annexée au préjudice de Guillaume Cliton, deviendra pleine possession d’Henri Ier.
Monnaie d'Henri Ier Beauclerc (1069-1135).
Monnaie d'Henri Ier Beauclerc (1069-1135).
Parallèlement à cette action en Normandie, Henri Ier entreprit en Angleterre une importante œuvre législative. S’appuyant sur les clercs plutôt que sur les barons -d’où son surnom d’Henri Beauclerc-, il établit une administration centralisée -l’Échiquier- qui devait achever la tentative d’unification entreprise par son père.
Sous son règne, l’Angleterre était devenu un royaume puissant et extraordinairement bien organisé mais sa mort, en 1035, allait remettre en question toute l’action d’Henri. En effet, Henri Beauclerc avait eu un fils, Guillaume Adelin, et une fille, Mathilde. Guillaume était mort en 1120 et Henri Ier avait donc désigné sa fille comme son héritière. Veuve de l’empereur Henri V (1125), elle s’était remariée avec le comte d’Anjou, Geoffroy Plantagenêt. Le choix d’Henri Beauclerc ne convint cependant pas à tous les barons qui, pour beaucoup, se rallièrent derrière Étienne de Blois, petit-fils de Guillaume le Conquérant par sa mère, Adèle, qui était déjà très populaire. Des années de conflits vont suivre cette usurpation d’Étienne.
Finalement, un compromis, signé en 1153, soit à peine un an avant la mort d’Étienne, allait mettre fin à la guerre civile : Étienne ayant perdu son fils unique, Eustache, il reconnaît pour héritier le fils de Mathilde, Henri Plantagenêt, qui deviendra roi sous le nom d’Henri II.
Ainsi mourut la dynastie des ducs de Normandie, devenus rois d’Angleterre et qui, à travers la dynastie des Plantagenêts, allait régner sur « la perfide Albion » pendant encore des siècles.
Dernière mise à jour : ( 31-05-2007 )

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